Le rapport à la nature, 25/10/2009
Céramiste à plein temps, Isabelle Leclercq l’est depuis sept ans. Ses oeuvres sont façonnées à partir de grès cuit à très haute température, 1260°C. Qu’il s’agisse de contenants ou de volumes sculptés, elles se distinguent par leur mélange de rudesse et de douceur : aspérité du toucher extérieur, rondeur de la forme. Dans cette « technique au service de la créativité », comme le souligne l’artiste, une dominante évidente : le rapport à la nature. La nature dans ce qu’elle donne à voir, donc, et plus profondément la nature source de vie. Les oeuvres ont rapport avec la gestation et les cycles éternels, les séries se nomment d’ailleurs « Graines », « Chrysalides », « Cocons » et les formes plus humaines sont d’évidence des ventres de femmes enceintes. | |
Isabelle Leclercq céramiste, 22/01/2009
Isabelle Leclercq travaille le grès (cuisson 1200 à 1260°) parfois coloré par des engobes et des émaux. Les formes, volumes ou contenants, sont élaborées à partir de rubans de terre additionnés et soudés entre eux.
Les sculptures de formes organiques évoquent à la fois le monde minéral et le vivant. Ce travail ne vise pas à représenter la nature mais à dialoguer avec elle. Les contenants, calebasses, vases, peuvent suggérer l’écorce arrachée à l’arbre ou le coquillage ramassé à la plage : à l’extérieur, la terre brute déchiquetée, à l’intérieur, la terre lisse satinée déclinant un camaïeu de beige, gris ou bleuté.
Interview :
Comment faites-vous ?
C’est la question qui m’est le plus souvent posée…
Au commencement, il y a le bloc de terre : la main prélève une boulette, la malaxe, la roule, la déchire, la superpose et la fusionne à la précédente. Ainsi naît la forme, ruban après ruban. Au fond, c’est une sorte de mille feuilles de terre.
Gorgée d’eau la terre est souple, docile. A l’épreuve du feu (1200 à 1260°), elle devient dure, change de couleur, parfois se rebelle, se déforme ou se fend. La couleur est issue des oxydes métalliques contenus dans l’argile ou de ceux que l’on apporte sous la forme d’engobes ou d’émaux. C’est le jeu des engobes et des émaux (brillants ou mates) qui apprivoise ombre et lumière.
Très rarement on m’interroge sur le « pourquoi de l’œuvre »… Pourquoi ce travail répétitif de façonnage de rubans de terre, pourquoi cette lenteur dans l’élaboration, cette matière déchirée qui interdit généralement tout remord. Pourquoi ces objets qui semblent bien maladroits au regard des objectifs de la poterie utilitaire ?
Reprenons au commencement… Au commencement était donc le bloc de terre, issu d’un long travail d’érosion et de sédimentation des roches. Erosion, sédimentation, usure, accumulation… Tout ce processus est l’œuvre du temps. Et c’est ce travail de métamorphose opéré par le temps qui m’interroge. Le temps qui passe se lit sur les rides d’un visage, sur les cernes du tronc d’arbre coupé, sur les stries de croissance d’une huître. Les temps géologiques se parcourent en regardant la stratification des roches. Le temps dans sa brièveté ou son illusion d’éternité s’observe aussi dans le sillage des astres, le rythme des vagues qui rabotent les roches ou l’onde d’un caillou jeté dans l’eau.
Ruban de terre ou ruban de temps, enroulé sur lui-même, l’œuvre serait-elle un défi au temps ? Et l’artiste poursuivrait l’illusion d’être un peu le maître du temps ? J’imagine un jour que l’objet éphémère brisé en tessons puis réduit en poussière ira rejoindre les sédiments lentement accumulés au fond d’un océan et que cette terre issue de la genèse du monde et du passage de l’homme sera un jour lointain ramassé par une main qui prendra une boulette de terre, la roulera et façonnera un objet… A moins qu’un fragment ramassé au hasard n’alimente les élucubrations d’un archéologue d’un prochain millénaire.
Comment vous définir ? Etes vous potier, sculpteur ou céramiste ?
Souvent on me somme de rallier un clan. Pas facile. Au commencement, la céramique est l’art du pot de terre. Coupes, bols, vases, calebasses, les formes sont éternelles et pourtant renouvelée par les céramistes contemporains. Il me plait de me rattacher à cette lignée de « potiers » des origines du monde et à élaborer des contenants : à l’extérieur l’épiderme de terre brute semble protéger l’intérieur dont la matière lisse, colorée invite à déposer le résultat d’une cueillette.
J’aime aussi à travailler sur des formes éloignées de la céramique utilitaire, des sculptures conçues pour solliciter la caresse de la lumière ou des doigts. Ces formes biomorphiques ne visent pas à représenter la nature mais elles dialoguent avec elle. Les uns et les autres y voient des choses différentes. On me questionne : est-ce une vague ? Ou une créature des abysses ? La fourrure d’un animal, une souche d’arbres rongée par l’eau et les insectes ? Ou encore le ventre d’une femme.
La sculpture est comme le nuage dans le ciel ou la roche sculptée par la lumière, elle se prête à diverses interprétations ; j’aime que le jeu soit ouvert, que l’œuvre soit polysémique.